L’être humain est un communicant. L’espèce humaine communique. L’être humain se définit par un certains nombres de facteurs dont l’existence d’un langage complexe qu’il peut partager et d’une transmission culturelle par la parole et par l’écriture. D’où, évidemment, l’importance de la communication. D’où l’importance de savoir qu’est-ce que l’on communique.
Car, que ce soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique, nous communiquons selon de nombreux critères qui ne sont pas toujours, loin de là, la transmission d’informations exactes. Nous communiquons ce que nous voulons et ce que nous pouvons.
Le langage nous libère mais son utilisation peut nous enchaîner et nous tromper. La communication nous est donc indispensable pour notre condition d’humain mais elle possède cette double face où le langage peut être utilisé pour tromper et déformer la réalité. Néanmoins, cette déformation, à la différence de la tromperie, peut ne pas être volontaire.
Par ailleurs, pourquoi l’être humain dit la « vérité » (c’est-à-dire ce que, réellement, il croit, il pense, il a vu, il a entendu, ce qui est selon lui dans une démarche d’honnêteté) et pourquoi ment-il ? Quelles sont les raisons qui font qu’il dise la vérité ou qu’il mente ? Est-il enclin naturellement à dire la « vérité » ou à mentir ? Agit-il simplement dans son intérêt ou dans une volonté d’être « vrai » ?
N'oublions pas que le mensonge fait partie de la vie et, notamment, de la vie sociale. Dire la "vérité" tous les jours, à tout instant est une impossibilité, voire considéré comme une perturbation de l'ordre (familial, social, amoureux, amical, etc.). N'est-ce pas Socrate?!
N’oublions pas aussi l’ignorance. Souvent l’être humain parle sans savoir, affirme sans connaître. Parfois, il est sincère dans son ignorance, parfois il connaît son ignorance mais veut démontrer qu’il sait ou veut donner une opinion, émettre un jugement sur une question même s’il ne la connaît pas.
Dans nos sociétés la communication est partout : information, publicité, propagande, etc. Les flux de cette communication fonctionnent en continu, nous abreuvant d’informations. Elles viennent de médiateurs aux statuts différents mais elles sont entremêlées et souvent indémêlables. Dans cet environnement médiatisé où tout le monde communique, où de nombreux vecteurs transportent de l’information, où est la réalité ? Allons plus loin, dans ce magma où tous les coups sont permis, peut-on connaître la réalité ? Et, question subsidiaire, qui a intérêt à nous faire connaître la réalité ? Dernière interrogation : est-ce important de connaître la réalité ?
La communication tue l’information entend-on souvent. Faudrait-il encore qu’il y ait de l’information.
Prenons un exemple simple et réel. Il y a quelques années, un terrible tremblement de terre secoua la Turquie. Il fit de nombreux morts et dégâts. Mais, comme toujours en pareille catastrophe, des « miracles » comme les aiment les médias eurent lieu. Ainsi, on retrouva deux personnes ensevelies depuis plusieurs jours sous les décombres d’un immeuble. Cette découverte fut expliquée de la manière suivante par les chaînes de télévision. Première chaîne : les personnes ont pu survivre en buvant de l’eau ruisselante qui provenait des lances de pompiers qui avaient éteint un incendie. Deuxième chaîne : les personnes ont pu survivre en buvant de l’eau ruisselante provenant de pluies qui sont tombées après le tremblement de terre. Troisième chaîne : les personnes ont pu survivre car elles se trouvaient près d’un réfrigérateur qui contenait des bouteilles d’eau minérale. Quatrième chaîne : les personnes ont pu survivre car elles se trouvaient près d’une canalisation d’eau qui s’était rompue pendant le tremblement de terre et qui laissait l’eau s’échapper. Cinquième chaîne : les personnes ont pu survivre car se trouvait à proximité une infiltration d’eau due à une nappe souterraine. Pour ce simple fait qui ne bouleversera pas l’ordre du monde, cinq versions (ou peut-être plus). Toutes crédibles. Que s’est-il vraiment passé ? Nous ne le saurons sans doute jamais (peut-être même que les rescapés et les secouristes ne le savent pas eux-mêmes). Certains diront, avec raison, que l’information importante était le sauvetage de ces deux miraculés. Néanmoins, la raison de leur survie est indissociable de leur condition de miraculés, ce qui dans des événements plus graves comme la raison d’une guerre ou d’une décision politique devient une information capitale.
Nous pouvons donc dire que cela est fort regrettable et à plus d’un titre. Cela nous prouve que nous avons du mal à connaître une réalité que nous n’avons pas vécu en en étant les témoins oculaires ou les participants. Car, pour savoir ce qui s’est passé, nous nous en remettons à des professionnels que nous payons pour nous le raconter. Or voici que ceux-ci (dans le cas présent au moins quatre si ce n’est cinq !) nous ont raconté une contre-vérité, voire un mensonge. Tout ce que nous savons de cet événement est que des personnes sont sorties indemnes du tremblement de terre après plusieurs jours sous les décombres d’un immeuble. Or, dans d’autres cas similaires de fausses informations, nous ne sommes même pas capables de savoir si un événement a eu lieu ou non.
Alors, l’important, devant cette situation est la lecture morale que nous en faisons.
Prenons ainsi comme postulat que quel que soit la réalité des faits, l’important est que nous nous positionnions vis-à-vis de ceux-ci par rapport à nos valeurs en nous créant une opinion issue de celles-ci et se basant sur notre définition du bien.
Ce postulat permet d’émettre une opinion « indépendamment » de la réalité des événements, c’est-à-dire de ce qui s’est vraiment passé. Celui-ci est d’autant plus utile que les médiateurs chargés de nous rapporter et nous narrer les événements deviennent de moins en moins crédibles. Dans notre ère de communication globale, il n’y a plus de distinction véritable et vérifiable entre les diverses branches du secteur de la communication autrefois bien plus distinguables les unes des autres : la communication (individuelle, publique, de structures diverses) l’information (des médias), la promotion (dont la publicité) et la propagande. Avec la multiplication quasi-exponentielle des sources et la sophistication de la communication - dont use, en particulier, la propagande -, il est désormais impossible de s’en remettre à une source identifiable et reconnue pour être assuré de son « objectivité », c’est-à-dire de son honnêteté dans le traitement de l’information à faire passer et que cette honnêteté, à défaut d’être le reflet de la réalité, s’appuie sur un travail sérieux qui permette de dégager une vision de la réalité la moins déformée possible.
Devant cette situation qui est la conséquence de la démocratie (liberté de parole), des progrès de l’instruction et des formidables bonds de la technologie, nous devons adopter cette règle : ce n’est pas la réalité qui est déterminante mais notre réaction morale vis-à-vis d’une information délivrée par la machinerie communicante.
Si ce postulat ne nous permet pas de voir le « vrai » monde tel qu’il est, au moins nous permet-il de nous mouvoir dans celui-ci avec nos valeurs, ce qui est primordial.
Un premier écueil survient cependant dans cette option. Pour notre système de valeurs, il est vrai que la véracité d’un fait ou non est peu important, ce qui nous permet d’évacuer la difficulté d’estimer la véracité de l’information reçue. N’empêche, ceux qui sont parties prenantes – ou, au minimum, une des parties prenantes - à un fait conflictuel, par exemple, ont eux un intérêt évident à ce que la réalité en soit démontré. L’innocent a tout intérêt à faire reconnaître son innocence. La victime, son agression. Mais, à l’inverse du coupable et de l’agresseur, qui ont le même intérêt de se poser en innocent ou en victime, l’innocent et la victime ont la légitimité pour cette demande et, évidemment, le droit à se faire reconnaître innocent ou victime. D’un point de vue éthique, nous ne pouvons nous contenter du « cas d’école » qui nous permet d’émettre une opinion. Néanmoins, cela implique que nous entreprenions une enquête, qui devra parfois être approfondie, pour tenter de mettre à jour un modèle aussi proche que possible de la réalité vécue par les protagonistes de ce fait. Théoriquement, cette enquête devrait être alimentée par la presse. Or, celle-ci pour de nombreuses raisons où sa responsabilité n’est pas forcément engagée, ne peut y répondre dans de très nombreux cas.
Un deuxième écueil provient du message qui soutient la machinerie communicante et son orientation. Ainsi, la délivrance d’une information permet de rendre positif ou négatif son objet. Ce qui n’est pas rien en matière de propagande politique ou de publicité pour un produit ou une marque. Le décodage de cette information peut devenir indispensable en termes de choix ou de positionnement factuel et même de vision du monde. Ainsi, réagir à un événement dramatique permet à nos valeurs de s’affirmer. Mais si nous croyons à tort à la responsabilité d’une personne, d’un groupe ou d’une communauté, cela peut aussi modifier notre vision du monde et notre engagement politique. Ici, on peut faire intervenir les multiples sources qui deviennent alors une aide pour les personnes. Ainsi, on peut supposer que dans une démocratie (seul système politique qui multiplie les sources), il y aura des contradicteurs à une affirmation. Toutes ces contradictions permettront de cerner les enjeux de cette information.
Mais il existe un troisième écueil, souvent bien plus ardu à résoudre et qui concerne la grille de valeurs que nous utilisons. Celle-ci, définie par notre vision du bien, peut entrer en conflit avec une autre grille de valeurs définie par une vision différente du bien. La dualité résistance/oppression est en général un bon exemple de cette dualité des grilles de valeurs. Le libérateur peut être l’oppresseur pour l’autre, de même que le résistant peut être le terroriste pour l’autre. Un autre exemple vient de la différence de « cultures ». Néanmoins, dans cette opposition entre deux « biens » relatifs, il est souvent possible de déterminer un bien de « base » qui permettra de déterminer la bonne vision morale de l’événement.
Allons plus loin dans notre recherche de la réalité. Nous sommes donc assez démunis pour connaître la réalité présente. Pouvons-nous appréhender la réalité passée grâce à l'histoire et ainsi nous faire une idée de la réalité présentée non-événementielle ?
La première remarque est que l’histoire (comme toutes les sciences) est produite par la main de l’homme et est limitée par ses capacités. Dès lors, il n’y a pas une Histoire mais des regards différents sur un passé. L’Histoire n’est pas objective. Elle tend à raconter des événements passés sous le prisme d’un regard, celui de l’historien. Même si celui-ci désire retracer ce qui s’est réellement passé « sans préjugés », il ne le peut de par sa subjectivité et du point de vue où il s’est placé. Mais, de plus, il ne dispose que de documents humains qui sont aussi imparfaits et partiaux que notre vision de l’actualité.
Les grandes énigmes historiques que le grand public adore démontrent cette difficulté à connaître la réalité du passé. L’Histoire est donc un enseignement moral au sens large. Et comme elle est le plus souvent écrite par les vainqueurs et qu’elle tend à démontrer sinon un « sens » du moins une thèse sur la formation du présent, elle est parasitée par le politique.
Evidemment, le monde est plus complexe. Comment, en effet, apprécier un fait qui n’est que la résultante d’un autre et celui-ci de toute une chaîne de faits dont certains n’ont plus de responsables ou des responsabilités unique. Si une personne devient un résistant (terroriste) à une oppression (libération), cette oppression (libération) réponde peut-être un fait qui pour le résistant / terroriste était la situation normale, voire même une libération alors que pour l’oppresseur / libérateur, elle était justement une raison d’intervenir pour faire cesser une oppression. De même, cette situation antérieure peut être perçue différemment selon ces visions.
Une première conclusion (provisoire ?) est que nous devons apprécier les événements de l’actualité et de l’histoire de deux façons. D’une part, avec notre grille de valeurs, c’est-à-dire avec nos émotions qui est à la base de notre capacité d’indignation envers l’injustice. D’autre part, avec un scepticisme toujours en éveil, c’est-à-dire avec notre raison et notre volonté de savoir sans prêter le flanc à toutes les manipulations possibles. Parvenir à cette double-appréciation des événements n’est pas aussi simple que cela paraît. C’est un travail constant de relativisation et de remise en cause de l’information (au sens large) mais aussi de notre perception. Car, il nous est souvent agréable de penser que nous sommes dans la raison alors que nous sommes demeurés uniquement dans l’émotion…